opinions • 5 MIN

Les opinions du Petit Reporter : 60 millions… de candidats

Par Laura Campisano • Publié le 03/06/21

« Nous ne serons jamais las de découvrir de nouveaux comportements, tant notre métier – notre joie – nous amène à nous heurter à de nouvelles formes de railleries, de calomnies, d’injures qui sont devenus la norme via le puissant vecteur des réseaux sociaux. Voir des anonymes habillés d’une vertu toute virginale pour nous rappeler à nos obligations d’objectivité a ceci de confondant quand ces mêmes se drapent sous des bannières. Tirer à vue sur les journalistes est un sport que les Français dominent sans doute plus que le tennis. Il faut juste apprendre à se contorsionner pour esquiver les passings et les parpaings expédiés depuis le fond du court. Ou avoir le dos rond, les épaules larges, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

Tenez, l’an dernier, campagne électorale des municipales, déjà un carton plein. Nous étions comme deux poulets divaguant sur un stand de tir à une heure d’affluence, nous baladions notre année et demi d’existence avec la frêle assurance des novices. Tantôt jugés pour nos éventuelles préférences politiques (qui allaient et venaient au gré des articles), tantôt la tête sur le billot pour nos « amitiés », mais étrangement jamais pendus pour avoir tendu le micro à tous, et même à nos contempteurs. La plupart du temps, ces mêmes personnes ne cachaient pas leur défiance à notre égard, parfois pour un simple délit de sale gueule, d’autres fois parce que des prises de positions personnelles avaient été affichées sur les réseaux sociaux (j’ai les noms). Il apparaissait même que certains se détournaient de nous sans savoir réellement pourquoi. Et les interroger sur ce point était croquignolesque, le bafouillage qui s’ensuivait valait son pesant de mauvaise foi. Bref, on ne fait pas l’unanimité et on s’en désole, seulement, c’est la règle pour tout le monde. Et si tendre le micro à ces gens – minoritaires – nous réclamait un « effort » malgré tout, nous l’avons fait.

Et puis là, soudainement, en 2021, nous montons d’un cran ; les départementales sont là, la campagne est lancée, en certains endroits sur des bases tout aussi nauséabondes qu’un an auparavant. Nos multiples réflexions (à l’issue de cocasses réunions de rédaction… à deux) sur la façon de couvrir cette campagne ont abouti à un choix, assumé, celui de ne pas nous faire de simples photocopieurs de professions de foi. De ne pas aller vers une succession de papiers copiés-collés dans lesquels seraient tartinés en gras les termes « mobilités », « vivre-ensemble », « concertation », « transition écologique », « routes », « collèges » et j’en passe… Audacieux ? Peut-être. Nécessaire, nous semblait-il.

Si depuis la création du Petit nous tentons d’afficher une différence avec nos confrères, c’est bien pour offrir à nos lecteurs un niveau d’analyse supplémentaire. Pas pour proposer plus, ni prétendre proposer mieux. La pluralité de la presse, c’est cela, donner suffisamment d’éléments d’analyse pour élargir le champ de compréhension du plus grand nombre. Ces éléments pourront vous paraître quelquefois succins, parfois pertinents, mais peu importe, c’est notre ligne.

Et voici que ce choix de mener campagne autrement nous revient à la figure sur la foi d’un seul papier (qui n’est que le premier d’une série). Passées les insinuations d’usage (elles sont d’ordre personnel et tout à fait entendables), notre volonté de distinguer, parmi les 168 candidats savoyards, des personnalités selon leur parcours de vie, leurs valeurs, leur âge pose déjà problème. Parce que le lecteur, objectif ou non, se mue en sélectionneur et réclame des comptes (il en a le droit). « Vous n’avez même pas parlé de XX. Comment pouvez-vous vous prétendre être objectif ? » « Vous pensez vraiment que ces personnes sont celles qui vont changer la politique » ? 60 millions de journalistes, de procureurs, de sélectionneurs, de candidats…

Non. Nous n’avons jamais écrit cela mais l’interprétation est un drame quand elle sert la mauvaise foi. Un panel n’est pas objectif, nos thématiques et nos choix de personnes n’engagent que nous, nos choix éditoriaux également, tout comme notre volonté de ne pas faire « comme on a toujours fait ». Evidemment, ça perturbe les habitudes et le bon ordonnancement des choses, à la fois chez les suiveurs et possiblement chez les candidats. 

Sommes-nous réellement les seuls à trouver ces campagnes désespérément répétitives ? A trouver les méthodes et la rhétorique étrangement similaires et rébarbatives d’une campagne à l’autre ? Curieusement, il n’y a que dans la calomnie et les tentatives de parasitages que les façons de faire rivalisent d’imagination. C’est bien dramatique. Notre positionnement ne consiste pas à nous sentir meilleurs, mais à envisager d’autres moyens de penser campagne et de penser politique. Lorsque le rejet de la chose politique devient à ce point unanime (il l’est désormais), comment réconcilier le peuple avec ses élites ? En faisant « comme on a toujours fait » ? Ce n’est pas notre avis. Plutôt en cherchant d’autres angles, en mettant en avant ce qui anime ces candidats, ce qu’ils comptent mettre en œuvre pour incarner la fonction qu’ils convoitent, ce qu’ils envisagent pour rapprocher l’institution de la base. 

Mais cela, bien sûr, n’engage que nous et nous expose, parce que cela peut induire l’erreur comme la pertinence. Nous sommes « Petit » mais heureusement, nous avons les épaules larges«.

La rédaction

Tous les commentaires

0 commentaire

Commenter