article • 3 MIN

Conseil Savoie-Mont-Blanc : entre Haute-Savoie et Savoie, le torchon brûle !

Par Jérôme Bois • Publié le 29/04/22

Les sourires, les projets communs, les espoirs de fusion des départements, le conseil Savoie-Mont-Blanc, tout ça… C’était le bon temps, quand les deux départements voisins jouaient la carte de la coopération et de l’union de leurs forces pour faire des Savoie, un pôle d’attraction préférentiel à l’Est de la 2e région de France. Un rêve savamment entretenu par Hervé Gaymard et Christian Monteil (moins porté sur la fusion, toutefois) qui pourrait littéralement voler en éclats. L’avènement de Martial Saddier aux commandes du navire haut-savoyard a changé la donne et un courrier envoyé à son homologue du bas a dynamité ce bel équilibre.

Le conseil Savoie-Mont-Blanc, autrefois « assemblée des pays de Savoie », regroupe des élus de chacun des deux conseils départementaux et s’articule autour de quatre thématiques majeures : agriculture, tourisme, culture et université. Une assemblée créée en 2001, devenue conseil Savoie-Mont-Blanc en 2016 et profondément méconnue du grand public mais surtout une fructueuse coopération qui devait augurer les prémices de quelque chose de plus grand encore, un département commun, voire une région à part entière, sur le modèle de la collectivité européenne d’Alsace, anciennement Haut-Rhin et Bas-Rhin jusqu’au 1er janvier 2021. Un mariage de raison, disait-on à propos de ces deux départements de l’Est, tant leurs habitants étaient attachés à leur Alsace, à leur langue natale, et alors que l’ancienne région éponyme avait été dissoute dans cette nouvelle région Grand Est.

Hervé Gaymard, farouche partisan d’une Savoie unie

Ce rêve de Savoie unie, Hervé Gaymard l’a toujours caressé, lui qui appelle à un débat depuis toujours. La grande Savoie (1,261 million d’habitants) rivaliserait ainsi avec l’Isère (1,262 million), un argument soutenu par le président du conseil départemental de Savoie face à certains détracteurs qui promettent un éloignement de la population de ses instances en cas de fusion.

Prise de tête au CSMB… @Haute Savoie presse

Profitant de la réforme territoriale de 2014, Hervé Gaymard et son homologue haut-savoyard d’alors, Christian Monteil, avaient formulé la demande officielle de créer un nouveau territoire, sur la base de l’article 72 de la Constitution relatif à la création possible, par la loi, d’une collectivité territoriale à statut particulier. Ils sollicitèrent ainsi « la création de la collectivité territoriale Savoie Mont-Blanc, dotée d’une compétence de droit commun » , expliquèrent-ils dans un communiqué. A l’époque, la crainte était forte de voir disparaître les deux centres de décision que sont Annecy et Chambéry, avec la création de la toute nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes. « Nos deux départements ne seront plus représentés, au mieux, que par une vingtaine de conseillers régionaux sur 150 » , critiquaient-ils, en estimant que cette réforme annonçait « la fin de la gestion de proximité ». Un contrepoids à cette nouvelle entité, voilà ce que souhaitaient les deux élus, en se servant de la loi Alsace du 2 août 2019 ayant conduit à la création de la collectivité européenne d’Alsace. Le débat était posé sur la place publique, depuis, il n’a cessé d’être alimenté par Hervé Gaymard lui-même. Au point de provoquer la colère froide de certains élus hauts-savoyards, qui reprochaient au Savoyard de vouloir faire une OPA sur la Haute-Savoie, Jean-Marc Peillex en tête.

Une chambre régionale des comptes peu convaincue

Le président Gaymard avait même imaginé un site internet, poursavoiemontblanc.fr, où il invitait la population à donner son avis, afin de « construire un projet de de développement économique, social, environnemental, culturel et patrimonial ». « Je peux parler de moi » , rembobine Chistian Monteil, « nous avons créé, avec Hervé, un dispositif idéal, avec trente élus, quinze par département, avec un cofinancement à 50-50. Et même si je n’étais pas très favorable à une fusion, j’ai toujours tenu à ce que notre relation soit soigneusement entretenue ». Mais ça, c’était avant… Car depuis juin 2021, la Haute-Savoie a changé de tête et pas n’importe laquelle. Martial Saddier, ex-député de 2002 à 2021, ancien maire de Bonneville et surtout, une personnalité affirmée. En quelques mois, ce dernier aura réussi l’exploit de dynamiter cette entente cordiale en plus d’éteindre toute velléité de fusion. Comment ? Un courrier, signé de sa main, envoyé le 17 mars à Hervé Gaymard, réceptionné par ce dernier une semaine plus tard. Noir sur blanc, il annonce son intention de « mettre fin au conseil Savoie-Mont-Blanc en tant qu’établissement public bi-départemental » , sur la foi des recommandations de la chambre régionale des comptes qui disait, en substance que « plus de 15 ans après, d’importantes fragilités juridiques étaient apparues au niveau de l’organisation et du fonctionnement de l’institution

Martial Saddier

« . Par ailleurs, il était fait mention que la coopération n’était pas » véritablement approfondie« , et qu’elle se résume, en définitive » à une mise en commun de crédits de subvention«. En tout état de cause, la plus-value de cette coopération n’apparaissait pas évidente, aux yeux de la chambre régionale des comptes.

Un vrai détricotage

Le 4 mars dernier, à l’occasion du conseil d’administration du CSMB, Martial Saddier avait émis le souhait de « revoir les modalités, notamment juridiques, de notre coopération d’ici le 1er janvier 2023 afin de tirer les enseignements du dernier rapport de la chambre ». Des paroles qui venaient révéler au grand jour la friture qui encombrait la ligne entre haut et bas. « La vraie question politique » , disait Hervé Gaymard, ce jour-là au micro de Savoie News, « c’est » est-ce que les deux départements veulent continuer à travailler ensemble ? « Je pense que oui. Évacuons le sujet institutionnel, ce qui est le cas depuis 2014 et travaillons. Je n’ai pas entendu dans les propos aujourd’hui que le CSMB allait réduire la voilure ». Ce à quoi Martial Saddier répondit que « le ton des débats » lui avait semblé parfaitement « apaisé ». Oui mais… « Où veut-on aller ? Que veut-on faire ensemble ? C’est en début de mandat qu’il faut réfléchir à cela ». Lui, en tout cas, a déjà des réponses à donner : « Comme exprimé lors du conseil d’administration, cela ne remet nullement en cause les actions et structures bi-départementales que nous soutenons de concert et que nous souhaitons préserver, en particulier l’agence Savoie-Mont-Blanc, le soutien à l’université Savoie-Mont-Blanc, et la lecture publique (Savoie Biblio) », écrivait-il dans le courrier. Dans le premier cas, il propose ainsi que les deux départements se substituent au CSMB, dans la gouvernance et le financement. En ce qui concerne l’université, le contrat quadriennal s’achevant en 2022, il suggère ainsi que le prochain contrat soit l’occasion « pour les deux départements d’intervenir en leur nom propre ». Enfin, sur Savoie Biblio, Martial Saddier propose son maintien via la création d’une structure juridique ad hoc, « étant entendu que sur le territoire de la Haute-Savoie, le service devra s’appeler Haute-Savoie Biblio comme il s’appelle Savoie Biblio en Savoie ». Défense de rire. Pour terminer, le président avance l’idée, « pour toutes les autres actions menées par le CSMB se traduisant par l’octroi de subventions » que « chaque département » reprenne « à compter de 2023 la gestion directe de ces actions pour ce qui le concerne ». Un véritable détricotage*.

« Martial Saddier a toujours été dans le rapport de force »

A défaut de s’autoriser à commenter ce courrier, Christian Monteil ne peut que « regretter » de telles intentions. Comment expliquer une si farouche volonté de défaire ce qui a été si soigneusement entretenu ? Il faut autant aller chercher les raisons dans la personnalité de Martial Saddier que dans les intentions supposées de Hervé Gaymard, dans la mesure où ni l’un ni l’autre n’a souhaité répondre à nos sollicitations.

La dernière cession du CSMB, début mars @Haute Savoie presse

Pour une ancienne élue départementale de Savoie, Hervé Gaymard était soupçonné de vouloir « devenir le président des deux départements et en Haute-Savoie, clairement, ils n’en avaient pas envie ». « La coopération aurait pu être prometteuse, Hervé Gaymard voulait toutefois aller au-delà, on le sait. Mais Martial Saddier a voulu sortir de tout, il s’appuie sur un rapport mais les raisons sont probablement plus politiques » , argue un autre élu départemental. « Saddier arrive et il dynamite tout alors que jusqu’à lui, jamais le CSMB n’avait été remis en cause ». « C’est une histoire d’homme » , avance une autre élue, toujours sous couvert d’anonymat, « Martial Saddier a toujours été dans le rapport de force, il se considère méprisé par Gaymard. Si je suis la Haute-Savoie, je constate être plus riche, avoir plus d’habitants, donc je me tire, il est assis sur un tas d’or ». Sur le volet de la gouvernance, si en Savoie, Michel Barnier avait jadis organisé le département en bassins de vie, chacun étant doté d’une certaine manne financière, de l’autre côté des Bauges, chaque conseiller départemental dispose de sa propre enveloppe « et ce sont eux qui arbitrent, ça peut créer des disparités et favoriser un clientélisme institutionnalisé. Comme s’ils étaient tous des mini-députés ». Un modus operandi radicalement opposé à celui de sa voisine savoyarde.Une anecdote résume parfaitement la distance qui existe désormais entre les deux départements. Invités au salon de l’agriculture pour la journée des Savoie, élus de Savoie et de Haute-Savoie s’apprêtent à poser pour la traditionnelle photo de groupe. Mais les Hauts-savoyards, vêtus d’une doudoune rouge estampillée « 74 » la feront seuls, sans les voisins, sur insistance de leur président. Il finiront par en faire une ensemble et avec les parlementaires des deux Savoie.

« Je suis un fusionniste », concède le sénateur Loïc Hervé, « le CSMB fonctionne bien malgré quelques remarques formelles de la chambre régionale des comptes. Ce que fait M. Saddier est anti-historique ». Sur le personnage, qu’il connaît bien pour l’avoir longtemps affronté politiquement, le sénateur haut-savoyard ne mâche pas ses mots : « Il pense que l’électeur-administré doit avoir un interlocuteur identifié. Ainsi, il ne délègue pas, signe tout. Il est contre le principe de délégation de service public, il crée un système qui tourne autour de lui. Il est à noter que les vice-présidents n’ont même pas de délégation de signature ! Tout le contraire d’un Hervé Gaymard ». Le CSMB, « ce n’est pour lui que de l’argent donné par la Haute-Savoie à une structure tierce même si les courriers sont co-signés. Pourtant, sans cette coopération, la Haute-Savoie a vocation à devenir la banlieue de Genève et la Savoie, la banlieue de Grenoble ou Lyon. Il est un peu l’homme du passé. Quand on parle de gouvernance horizontale, lui est vertical, autocentré, il se voit comme président de la Haute-Savoie et non plus seulement du conseil départemental. Je suis sur la ligne Gaymard, même Christian Monteil était quelqu’un de rationnel, ils encourageaient et encouragent toujours la coopération ». Une indiscrétion révèle que le président du CD 74 aurait dit, un jour avoir « assez d’argent pour bâtir un mur avec la Savoie ». Vu comme ça…

 

* Une réunion d’urgence, en privé et en présence des élus savoyards ainsi que des anciens présidents du CD 73 se tiendra le vendredi 13 mai, à 10h.

Tous les commentaires

2 commentaires

gerard Blanc

01/05/2022 à 11:31

Au fait, qui se souci de l'avis des citoyen.nes parmi ces "représentants auto-désignés" de 73 et 74 ?

Répondre

paul

01/05/2022 à 12:18

très bonne question Gérard ...

Répondre

Commenter